Le Secret

(1ère assemblée), 2023-2025
installation, 475 x 150 cm, cartes postales anciennes gratées, 32 pièces de 17 x 12 x 0,5 cm

Le Secret (1ère assemblée) déploie au mur un groupe, organisé pour tisser des liens. Intuitifs, formels, sensibles, ces liens veulent s’affranchir de toute portée scientifique et traversent les espaces et les temps. La force du groupe nous met face à une évidence, et déboulonne une idée reçue de la porteuse d’eau, que des raccourcis exotisants situeraient exclusivement dans la moitié Sud du planisphère. La porteuse est partout. Partout on a porté et on porte encore, ici et là, des choses sur la tête. Peu de travaux de recherche en sciences sociales ou techniques se sont intéressés à ce que la biomécanique humaine nomme le portage de charges céphaliques. On ne sait d’ailleurs rien sur les modes d’apprentissage de ce qui s’apparente à un savoir-faire corporel. Pratiquée essentiellement par des femmes pour acheminer toutes sortes de matières, solides ou fluides, cette technique de portage est la seule à conserver le dos droit, le corps intègre, à libérer les mains ensuite disponibles à d’autres charges ou gestes, ou simplement au repos. Face à ces visages anonymisés, reproduits et distribués massivement, on imagine alors une autre version de l’Histoire, de leurs histoires, dont il semble ne rester presque rien. Si l’Histoire peut mentir, on peut choisir de les croire elles. Choisir de croire à la fois à ce que l’on voit et à ce que l’on ne voit pas. Aux yeux de tous, elles traversent l’espace public, le village et les rues. Elles transportent quelque chose. Rien dans l’image ne nous dit ce qu’elles transportent vraiment, et les pots, les paniers, les seaux restent opaques. Parfois une légende au recto ou au verso cherche à voir au travers, à dénoncer ce que l’on ne voit pas. Je ne crois pas à ces légendes-là. Alors je la gratte à la lame du couteau, faisant disparaitre un autre pan de l’Histoire. Le glacé de l’image s’use, le sépia et l’encre noire partent en lambeaux pelucheux. Quand j’arrive au moelleux du papier cartonné, je m’arrête. Cette œuvre nous propose de choisir la piste du doute et du secret, de suivre le chemin d’une Histoire parallèle. Elles deviennent tout à la fois passeuses clandestines, agentes secrètes, véhicules intrépides de savoirs interdits ou confidentiels. On devient ici leur témoin et leur complice.