Jusqu’à preuve du contraire, nous ne trouverons rien.

exposition co-réalisée: Agathe Boulanger, Clara Denidet
à la suite d’une résidence Production/Diffusion, Le Bel Ordinaire, Pau
en partenariat avec le Centre des Archives Communautaires de Pau
15.05.18 – 30.06.18

Les deux artistes, dans leurs démarches respectives, interrogent les figures de l’artiste-chercheur qui tient, pour elles, autant du savant que du bricoleur. Elles transforment les détails qui leur pré-existent en les détournant vers la fiction ou l’usage fantasmé, et déploient des moyens artisanaux et des techniques d’approches attentives et exacerbées aux choses, au croisement du jeu et de la régression.

«Nous ne savons pas ce que nous allons trouver et nous n’avons pas forcément envie de chercher au bon endroit.»

L’endroit, Agathe Boulanger et Clara Denidet le pressentent aux périphéries de l’archive. Les gestes et les outils des archivistes, leurs codes et systèmes de classement rigoureux posent un terrain d’exploration qu’elles appréhendent de biais. Elles prélèvent le morcelé, le lacunaire et le disparate, pour leur donner une visibilité nouvelle en maintenant un désordre minimum. Elles préfèrent regarder dans les marges pour aménager des espaces d’appropriation. Il s’agit alors de présumer des liens, de repenser leur ordre et d’éprouver l’intuition. Elles s’attardent sur l’apparente complexité des choses et portent leur attention sur l’accidentel et le singulier. Des objets apparaissent: objets de connaissances dont le langage est réinventé constamment, avec sans doute là une responsabilité, une vision du monde, et selon les mots d’Arlette Farge: «l’inquiète ténacité à ne jamais rien immobiliser»*.

*Le goût de l’archive, Arlette Farge, Éditions du Seuil, 1989, p.113
Plus d’infos sur le site du Bel Ordinaire : Exposition / Résidence

La possibilité de tordre

 

Vendredi, 8h30. Clara cherche les trèfles à quatre feuilles sur les bas-côtés qui longent le parking de l’atelier. Elle caresse l’herbe, le geste et le regard affûtés. 30 minutes le matin. 30 minutes le soir.
PATIENCE – DÉTERMINATION – INTUITION.
Il y a un magasin de sport sur le bord de la route qui mène du Bel Ordinaire aux Archives communautaires. Le slogan au-dessus de la porte annonce: «être spécialiste ne s’invente pas».
Supposons alors, à l’inverse, que «ne pas être spécialiste, s’invente».
Le premier jour, nous avons ouvert la cloison qui séparait nos deux ateliers.
Le lendemain nous avons monté les six étagères d’une hauteur de 2 mètres de haut qui allaient nous permettre de consigner (entendons par là «rassembler les signes») tout élément intégrant la recherche.
Les étagères sont aménagées à la manière dont s’agencerait une pensée.
Différentes zones sont définies. Chacune a sa fonction. Chaque élément nouveau (note, image, son, texte) est déchargé, trié, traité, transformé ou entreposé. Il a fallu définir une méthode, des conditions du travail.
Dans l’espace d’exposition, les étagères sont suspendues à 16 cm du sol. L’oeil met un temps avant de s’en rendre compte. On ne sait pas bien si c’est l’étagère qui flotte ou si c’est notre corps qui s’enfonce légèrement.
Sur les étagères, la temporalité est aplatie. Les documents du présent côtoient ceux du passé.
Rien ne reste bien longtemps à la même place.
Il y a aussi ces trois vitrines amovibles déposées sur l’étagère.
Un texte blanc est appliqué au scalpel, extrait de la liste méthodique pour la description et l’indexation des archives (soit «Thésaurus – ou Trésor» précise Clara). Le vocabulaire a son importance. La possibilité de le tordre aussi.
Clara a trouvé un bouquet de fleurs que nous nommons par erreur “myosotis” pendant une semaine.
Il y a des glissements de terrain dans le vocabulaire employé.
Le premier mot que nous avons inventé est cliquette, pour nommer les supports en métal recevant les tablettes des étagères.
Le mot cliquette parle autant de la forme et de la fonction de l’objet (petite forme en métal à clipper) que de sa sonorité lorsqu’on l’installe (un clic comme une claque).
Autour des étagères, différents établis ont été créés avec les matériaux à disposition: planches de bois, tréteaux, tasseaux, lampes, plexiglas.
Il y a le banc de reproduction, la table lumineuse, la zone de javellisation, l’aire de traitement de la faïence, les tables
d’insolation, le séchoir à cyanotype, l’étendoir à «défaits».
La résine, le latex, le béton, le carrelage, et les mélanges chimiques sont expérimentés sur ce mobilier précaire mais solide.
Dans l’espace d’exposition, les établis (ou ce qu’il en reste) sont présents. Les objets gardent la mémoire de ce qu’ils ont vécu pour être fabriqués.
Si Clara a collé les morceaux de faïence sur les jerricans, assise au sol, alors les jerricans resteront au sol.
Les trèfles à quatre feuilles seront présentés entre les pages du livre d’Arlette Farge dans lequel ils ont séché.
Les roses des vents seront plaquées entre les plaques de plexi qui ont servi à les javelliser.
Les «défaits» en latex seront posés sur la grande table qui les a accueillis. L’atelier n’est pas replacé dans l’exposition, il n’est pas esthétisé non plus. Il est présent comme une sensation, comme un fantôme. C’est une question d’empreinte qui a le droit de s’effacer.
Nous autorisons les éléments à travailler pour nous. Il s’agit de laisser-faire les choses, de perdre pied s’il le faut.
Les Archives communautaires sont installées sur une zone inondable.
Nous écoutons Fade away and radiate de Blondie dans l’atelier. Notons-le.

 

Agathe Boulanger

Noter la méthode

 

Nous prospectons là où rien ne nous attend, là où a priori, nous ne trouverons rien.
Ce qui se loge dans les marges, ce qui est mis de côté, ce qui va échapper à la grande entreprise d’archiver et de faire Histoire, nous
attire d’instinct.
On cherche, creuse même, là où rien n’est plus sensé pousser.
Convaincues que les creux, les interstices, les périphéries abritent plus d’indices que les endroits balisés et les grands lieux de l’archive.
Là, on trouve les documents écartés, les projets de construction avortés, les poussières et résidus, mais aussi les gestes experts ou maladroits, le gris des boîtes et du lieu.
Ce qui apparaît aujourd’hui c’est la présence ténue, presque hasardeuse du soleil, de l’eau et du vent. C’est comme s’il fallait convoquer ici les grands refoulés des archives. Ceux qui détruisent les preuves. Nous apprivoisons ces adversaires par la négociation, cherchant l’action complice. Agathe expose tout au long du jour, des papiers de couleurs qu’elle superpose et qui ternissent par découpe.
Elle s’attelle aussi à l’apprentissage du cyanotype, dont l’image ne se révèle qu’aux rayons du soleil, et les jours de grisaille, à l’insoleuse.
Je brûle des plans d’architecte à la javel, dont le soleil active les dégâts. Les roses des vents résistent, deviennent les seuls indices des documents, et tout le reste s’efface. Nous rinçons le tout à grande eau une fois l’ouvrage terminé, et faisons sécher les papiers à l’air libre.
Dans une vidéo, le vent. Des images sont imprimées sur des feuilles, arrangées ensemble dans une composition intuitive et maintenues chacune au sol par des pierres, outils de poids et des premiers Humains. La séquence capture la tourmente des pages, le battant des dernières images avant qu’elles ne s’envolent, disparaissent. À la fin, seules les pierres restent.
À nous observer travailler côte à côte à l’atelier, je vois notre disposition à chercher encore. À se vêtir volontiers du costume de l’apprenti, du bricoleur, du chimiste. Toutes les deux persuadées d’avoir à apprendre du terrain, des interlocuteurs, de la résistance d’un matériau ou d’une technique. Le hasard, l’erreur s’invitent et s’accueillent. C’est aussi une question de chance.
Nous sommes convaincues que les pistes que nous suivons nous font école, et que sans ça, on ne peut rien trouver.

 

Clara Denidet